Les moissons du futur seront-elles agroécologiques?

Miguel Altieri (chapeau et lunettes noires) est considéré comme « le pape de l’agroécologie ». Sa formation sur le terrain a été très suivie dans le Condroz. © Laetitia Theunis.
Miguel Altieri (chapeau et lunettes noires) est considéré comme « le pape de l’agroécologie ». Sa formation sur le terrain a été très suivie dans le Condroz. © Laetitia Theunis. - Laetitia Theunis.

A Emeville, dans le Condroz, le gazouillis des oiseaux se mêle aux bavardages en anglais. Bottes en caoutchouc aux pieds, ils sont une quarantaine venus du monde entier pour explorer la mise en place de projets agroécologiques en Wallonie. Et surtout, pour rencontrer Miguel Altieri, professeur à la prestigieuse université de Berkeley (Etats-Unis) et fondateur des principes de l’agroécologie en 1983. « C’est le pape de l’agroécologie. Je devais venir écouter son enseignement », confie Immo, un chercheur qui a franchi la Manche pour se joindre, durant une semaine, aux scientifiques et membres d’ONG boliviens, brésiliens, colombiens mais aussi irlandais, bulgares, français et bien sûr belges, convaincus que l’agriculture doit changer de visage.

Fini les pesticides et les engrais synthétiques. Adieu monoculture. Les fermiers de demain cultiveront de petites parcelles, de variétés différentes, muées en écosystèmes sains. Main dans la main avec la nature pour réguler les nuisibles aux cultures et en écoulant leurs produits en circuit court, ils se garantiront de belles rentabilités. « Il est impératif que le projet soit économiquement durable, explique Clotilde de Montpellier, propriétaire de la ferme de Emeville et géographe.On a commencé la transition vers l’agroécologie sur 15 hectares il y a 6 mois. On fait des essais que l’on fera évoluer. Le but est de rendre notre modèle réplicable par d’autres agriculteurs. »

Pour réussir sa démarche d’agriculture alternative, entreprise concomitamment avec d’autres propriétaires terriens de la région – dont la ferme de Froidefontaine, qui tente un essaim de micro-fermes interconnectées, dont nous vous parlions dans Le Soir du 14 février 2017 –, elle est aidée par les experts d’Agrotopia, entreprise menée par Alain Peeters, agronome et ancien professeur à l’UCL.

Espèces du terroir

Deux toutes jeunes haies éloignées de 2 mètres font une double ceinture autour du champ de Emeville. Point de variétés d’arbustes extravagantes en provenance du bout du monde, mais 20 espèces typiquement indigènes. « Merisiers, pommiers sauvages, groseilliers et autres sureaux offrent une longue période de floraison : le nectar est disponible pour les insectes de février à juillet, explique Alain Peeters. Aussi, les variétés ont été choisies pour garantir une fructification de juin à mars de l’année suivante. » De la sorte, tant les oiseaux que les humains peuvent se régaler durant une très longue période. Et ce, même au cœur de l’hiver.

Pour recréer un écosystème, principe fondateur de l’agroécologie, il est primordial d’opter pour des espèces végétales du terroir. Elles sont en effet les mieux adaptées à notre faune, dont nos insectes.

Connus pour leur rôle pollinisateur, nombreux d’entre ces derniers sont aussi de précieux alliés dans la lutte contre les nuisibles aux cultures. Pour favoriser leur présence, des bandes herbeuses de 3 mètres de large composées de plantes indigènes attractives séparent les 7 parcelles. La largeur de ces dernières – 60 mètres – ne doit rien au hasard : les insectes invités sur les bandes herbeuses parcourent en moyenne 30 mètres pour dénicher leur pitance, de quoi assurer la présence d’un escadron ailé pourfendeur de nuisibles sur tout le champ.

Bien sûr, d’autres outils écologiques et de bon sens sont nécessaires pour limiter les maladies végétales et assurer une bonne rentabilité culturale. « La première stratégie, c’est la rotation des cultures – c’est-à-dire alterner année après année l’espèce végétale cultivée sur une parcelle, pour éviter l’appauvrissement du sol ou encore la prolifération de larves indésirables NDLR. Ensuite, nous choisissons exclusivement des variétés végétales rustiques, naturellement résistantes et dotées d’un bon goût, poursuit le spécialiste en agroécologie qui aide 6 fermes belges dans leur transition agricole. Nous faisons aussi en sorte d’avoir une large diversité de champignons et de bactéries dans la terre. Car oui, les bactéries sont nos amies ! Elles sont des milliards de précieuses collaboratrices qui protègent le sol 24h/24 et 7J/7… »

Et comme démonstration, un coup de bêche. Miguel Altieri déterre un plant de féverole.« Comme toutes les légumineuses, cette variété a la faculté de capter l’azote présent dans l’air et de le fixer dans le sol. Mais cette prouesse, elle ne peut la réaliser seule. Des bactéries symbiotiques vivent dans les nodules, de petites boules rouges, développées sur ses racines. »

Ces bactéries transforment l’azote atmosphérique en molécules chimiques azotées utilisables par les plantes. Avec une telle compétence naturelle, écologique et gratuite, l’avenir est sombre pour les engrais synthétiques, produits à base de produits pétroliers. Mais rose pour les partisans de l’agroécologie.

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