Les moulins se la coulent douce

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D’une main caressante, Fanny Dumont soutient son ventre rond. Se penchant au chevet du ru envasé, elle soulève de l’autre main quelques mottes de terre pour élargir le maigre chenal qui serpente dans les prés du fond de vallée.

« Il fait sec, le Fays de la Folie ne suffit pas à faire tourner la roue à pleine puissance. A pareille époque, le débit d’eau est d’ordinaire plus fort. Je crains la sécheresse. L’apport d’un peu d’eau venant de l’Aisne sera bénéfique », explique la jeune meunière qui, ouvrant une vanne de fortune, libère un léger flot courant vers la roue à godets du moulin d’Odeigne. Ce moulin à eau, est un des quatre témoins vivants du patrimoine meulier wallon ouverts au public ce week-end.

Une année s’est écoulée depuis la reprise du moulin à eau par Fanny Dumont (31 ans), trapéziste de formation et Axel Colin (40 ans), artisan boulanger passionné par les blés anciens. Ensemble, avec d’autres partenaires, ils ont créé la Fondation privée « La ferme artistique » qui a racheté le moulin et ses dépendances.

© Michel Tonneau.
© Michel Tonneau.

« Quand j’ai appris qu’Odon -l’ancien meunier — voulait prendre sa retraite, je me suis inquiété, en tant que client, de ce qu’allait devenir l’activité de mouture. Odon m’a fait rencontrer Fanny, intéressée elle aussi par le moulin. On se complétait et on s’est lancé », explique Axel Colin.

Au pied des trois meules entraînées chacune à leur tour par un mécanisme ancestral (1) où les dents en bois se frottent aux roues en fer, Fanny Dumont surveille le va-et-vient de l’auget qui distribue les grains dans l’œillard de la meule qui sont ensuite écrasés. La farine est alors envoyée vers le blutoir pour y être tamisée en fonction des types souhaités, de la blanche à la plus complète. Sarasin, seigle, froment, épeautre : la farine est le plus souvent issue de l’agriculture biologique. Grâce à la mouture sur pierre, contient le germe du blé. Un élément nutritif que l’on ne retrouve pas dans les moutures sur cylindres.

« Je veille à ce que la trémie soit continuellement approvisionnée. S’il n’y a plus de grains, la cloche sonne », explique la meunière. Après une formation auprès d’Odon Dethise, la jeune femme a appris le travail à l’oreille. De la cuisine, elle entend le ronronnement des meules. Sous le plancher de mouture, là où se trouvent le blutoir et la mise en sac de la farine, elle écoute le tic-tac de l’auget. « Dès que je lâche l’eau en début de journée et que la roue se met en branle, je ne peux quitter les environs immédiats du moulin ».

Ses épaules de trapéziste l’autorisent à transporter les lourds sacs de grain mais le bébé qu’elle porte lui fait naturellement ralentir la cadence. « Je dois refuser des commandes car je ne peux pas tourner en continu, 24 h sur 24 », poursuit la meunière qui moud environ 450Kg de grains par jour grâce uniquement à la force de l’eau. « Avec la fondation privée, nous considérons ce moulin comme un service à la collectivité car il y a encore très peu de moulins de petite taille qui tournent en Wallonie », poursuit la meunière qui est suivie par les services de l’Afsca et porte un masque pour se protéger des poussières de farine.

© Michel Tonneau.
© Michel Tonneau.

Le rythme lent et continu du moulin inspire le travail du boulanger, adepte d’un pétrissage en douceur et de fermentation longue au levain. Le moulin est au centre d’une filière qui, en amont, comprend les agriculteurs et les recherches de culture de blés anciens et de terroir et, en aval, des boulangers qui expérimentent des panifications adaptées à ces farines que l’industrie agroalimentaire qualifierait de « non-panifiables » en fonction de ses critères propres. « Nous arrivons pourtant à réaliser d’excellents pains », sourit Axel Colin qui souhaite installer son atelier dans les dépendances du moulin.

« Via la fondation privée et l’apport de dons ou de prêts, nous espérons progressivement transformer les vieux bâtiments pour développer le projet de ferme artistique », poursuit le boulanger. Mouture, boulange, élevage et petits travaux de la ferme mais aussi arts de la scène et du cirque sont les éléments du projet, avec une dimension pédagogique à travers des ateliers et des stages, en trapèze volant notamment.

« Nous aimerions aménager le grand hangar agricole en scène ouverte sur la nature et la vallée de l’Aisne », explique Fanny Dumont qui, en attendant, a installé une remorque avec un trapèze volant dans la pâture voisine. « Nous vivons modestement, les rentrées sont faibles mais régulières et nous ne désespérons pas de devenir riches pour tout dépenser dans la transformation du moulin ! », ironise Fanny Dumont.

Soutenus par la commune et une flopée de bénévoles, Fanny Dumont et Axel Colin ouvrent les portes de leur moulin ce dimanche. Comme à Cherain, Lavoir et Moulbaix où d’autres passionnés entretiennent ce patrimoine vivant.

(1) « A Odeigne, j’ai venu être meunier. Guillaume Nizet, 1777 » peut-on lire, gravé sur un pan de bois de la trémie toujours utilisée.

Journées européennes des moulins et du patrimoine meulier

Organisée par l’ASBL « Du Grain au pain », cette première édition vise à ouvrir au public des moulins qui, aujourd’hui encore, produisent de la farine de manière artisanale à la force de l’eau (Odeigne, Lavoir, Cherain) ou du vent (Moulbaix). Dans chaque moulin, des animations différentes sont proposées avec à chaque fois de la restauration locale.

Cherain. Ce moulin rural est ouvert le samedi 20 mai de 12 à 17h. Visite du moulin en activité, vente de pain avec la farine produite sur place et animations sur la filière du grain au pain.

Lavoir. Acquis par la commune, le moulin de Ferrières à Lavoir (Héron) fonctionne actuellement à l’électricité. Mais la commune ne désespère pas de remettre la roue en état. Le moulin sera ouvert le dimanche 21 mai de 10 à 18h. L’ASBL « Les Compagnons du Moulin de Ferrières » organise visite guidée de la meunerie, ateliers de confection de pains et de confection de moulins à vent pour les enfants.

Moulbaix. Le samedi 20 mai de 9 à 18h visite du moulin à vent en activité, vente de farines et démonstration de fabrication de pains.

Odeigne. Le dimanche 21 mai, de 10 à 17h, visite du moulin à l’arrêt, ateliers de confection de biscuits au four à bois et vente de farine moulue sur pierre.

Infos. www.dugrainaupain.org

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