Faire école dehors pour s’ouvrir les sens

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Depuis septembre 2016, à l’école communale «
Les Gottes
» à Modave, une matinée par mois minimum, on fait école dehors. © D.R.
Depuis septembre 2016, à l’école communale « Les Gottes » à Modave, une matinée par mois minimum, on fait école dehors. © D.R.

Un pour tous et tous pour un ! La devise des trois mousquetaires résonne dans la forêt de Modave. En voulant aider Lucas, 6 ans, à se dépêtrer de la boue molle dans laquelle il s’enfonçait, Pauline, même âge, s’est à son tour embourbée. Ses deux bottes sont prisonnières de la boue. Ni une ni deux, d’autres enfants tentent de récupérer les chaussures de caoutchouc… en y laissant les leurs.

Si tous les pieds finiront à nouveau chaussés suite à l’intervention de l’institutrice, le phénomène est intéressant. « Vivre des moments dans la nature ensemble développe l’esprit d’entraide et de coopération entre les enfants, assure-t-elle. On remarque que les amitiés en extérieur sont différentes de celles qui se créent en classe. Dehors, ils sont un groupe plus uni, ils sont entre eux. Il y a bien moins de disputes. Les enfants sont plus zens. »

Depuis septembre 2016, à l’école communale « Les Gottes » à Modave, une matinée par mois minimum, on fait école dehors. Au grand air, en forêt. Que la météo soit ensoleillée, qu’il pleuve ou qu’il neige. Des petits de 1ère maternelle aux grands de 6e primaire, chacun quitte les murs et les bancs de l’école pour une immersion en nature. Au menu, observer les saisons, s’ouvrir les sens, apprendre et se dégourdir les gambettes.

Sur les traces des animaux

Au bout d’un chemin de terre longeant un pré où paissent des vaches, à l’orée d’un bois, des cris de joie s’élèvent. Un tas coloré composé de cartables se dresse non loin de la zone « à empreintes ». Bottes en caoutchouc aux pieds, le nez planté vers le sol, des biologistes en herbe sont occupés à distinguer les traces laissées dans la boue par un sanglier de celles d’un chevreuil ou encore d’un oiseau. Ça et là, des formes rondes et blanches surgissent de terre, faisant furieusement penser à des camemberts. Point de fromage, ce sont des moules. En effet, du haut de leurs 6 ans, après avoir placé un anneau de carton de 4 cm de haut autour de la trace, les écoliers versent du plâtre liquide pour ramener à l’école ces preuves de l’existence et du passage des animaux forestiers.

« Les enfants apprennent ainsi la biodiversité. Une fois que nous serons revenus à l’école, j’ajouterai un intrus dans leur collection d’empreintes, par exemple celle d’une vache. On abordera alors les animaux de la ferme et ceux de la forêt, on s’intéressera à leur vie, ce qu’ils mangent etc. ; », explique Anne-Catherine Reginster, institutrice intérimaire. En place depuis janvier 2017, c’est la 4e fois qu’elle donne cours dehors.

Pour lui révéler les trucs et astuces d’une sortie forestière réussie, elle peut compter sur Marie-Odile Dessy, animatrice nature Natagora au CRIE de Modave (Centre Régional d’Initiation à l’Environnement). « Notre but est de rendre les instituteurs indépendants le plus vite possible. » explique-t-elle.

Alors qu’on traverse un bosquet pour rejoindre l’animatrice au pied d’un arbre majestueux en vue de la seconde activité, Nadège, 6 ans, fait remarquer à quel point « les gens sont dégoûtants », montrant un mouchoir en papier abandonné au milieu des feuilles. Faire classe dans la nature, c’est aussi apprendre à respecter l’environnement. La nécessité de ramener tous ces déchets à l’école est déjà bien ancrée dans les têtes blondes.

L’heure est maintenant à la découverte des « petites bêtes ». Pour cela, chaque enfant est libre de remuer la terre, de soulever les feuilles, d’explorer les souches, de retourner des branches ou des cailloux. Et ce, dans l’entièreté du sous-bois. Une règle primordiale est à respecter pour que l’activité de découverte par soi-même se passe au mieux : toujours être vu des adultes. Des araignées et autres vers ainsi ramenés par les élèves sont autant de trophées, enfermés dans des boîtes en plastique transparent surmonté d’un couvercle doté d’un effet loupe, qui seront étudiés plus minutieusement en classe. « En forêt, les enfants s’émerveillent, sont davantage curieux et observent beaucoup, explique l’institutrice. Ils apprennent mais sans avoir l’impression de fournir un effort. Par exemple, ils enrichissent bien plus facilement leur vocabulaire qu’assis derrière un banc. »

L’apprentissage de la saleté

Pour Tom, l’expérience la plus mémorable vécue dehors est celle du feu qu’ils ont fait durant l’hiver. « Je n’en avais jamais fait, et ne m’en étais jamais approché aussi près ! ». Léa enchérit en se remémorant ce délicieux cacao fumant, réchauffé par les flammes. « J’aime bien aussi chercher des empreintes d’animaux, c’est chouette. »

Si les enfants sont positifs concernant ces cours donnés à l’extérieur, certains craignent néanmoins les foudres de leur maman s’ils salissent leurs vêtements. Sans raison, hormis l’habitude. « Les enfants viennent expressément avec des habits de rechange. Dans la forêt, ils font aussi quelque part l’apprentissage d’être sales », dit Marie-Odile en clin d’œil. En dessous des cheveux blanchis par le plâtre et brunis par la boue, des frimousses souriantes en attestent.

Guide méthodologique

Par Laetitia Theunis

Né en 2012 pour promouvoir les pratiques éducatives dans la nature, le collectif « Tous Dehors » – comprenant 23 enseignants maternels ou primaires de tous les réseaux – a sorti le livre Trésors du dehors . Auprès de nos arbres, enseignons heureux.

Ce guide méthodologique, disponible auprès des Crie, est rempli de trucs et astuces à destination des enseignants qui souhaitent éduquer leurs écoliers dans la nature, mais aussi de témoignages en relatant les bienfaits. « Le réel, le toucher, c’est un des points forts des sorties. Toucher et voir des feuilles d’automne, sentir l’arbre, c’est beaucoup plus parlant qu’une photocopie… », explique Luana Polidari, institutrice en 4e primaire à l’Ecole Sainte-Thérèse de Carnières.

Les enseignants constatent une amélioration des attitudes scolaires et sociales. « Dehors, les enfants collaborent plus. Il y a une meilleure cohésion de groupe. Il n’y a pas de stigmatisation de celui qui a plus de difficultés, qui est le meilleur en maths. Dans les bois, ça ne se ressent pas. L’enfant est plutôt perçu dans sa globalité. Sa personnalité est prise en compte », dit Anne-Chantal Decauwé, institutrice en 2e maternelle à l’Ecole de Sainte-Union à Kain.

Aussi la sensibilité à l’environnement passe par une immersion régulière dans la nature. Une mare est une oasis de vie et permet de mettre en évidence l’importance de la biodiversité et la pyramide alimentaire. « Nous étudions comment l’étang s’alimente, y réalisons des prélèvements d’eau, découvrons sa biodiversité et l’impact de la pollution. Tout cela permet de faire une synthèse sur l’équilibre alimentaire et le cycle de la matière », explique Isabelle Graux, institutrice en 5e primaire à l’Ecole Saints-Pierre-et-Paul de Chimay.