Le développement durable percole à l’université

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Les lauréats des Hera Awards finissent leurs études avec une belle enveloppe de 2.500 euros
Les lauréats des Hera Awards finissent leurs études avec une belle enveloppe de 2.500 euros - Belga

Il y a des travaux de fin d’études (TFE) qui peuvent rapporter gros. Les lauréats des Hera Awards finissent leurs études avec une belle enveloppe de 2.500 euros. La condition pour participer à ce concours ? Adopter dans son mémoire une approche incluant le plus possible les dimensions sociales, environnementales, de prospérité économique et de gouvernance.

L’approche interdisciplinaire souvent plus pertinente

Hormis mettre du beurre dans les épinards de l’étudiant, quel en est l’intérêt ?« Un certain nombre de problèmes contemporains sont d’une complexité qui pousse davantage à l’interdisciplinarité qu’avant. Une approche holistique permet souvent une démarche ou une analyse riche, profonde et novatrice, et donc permet de mieux traiter ces problèmes-là, explique le professeur Marek Hudon (ULB), qui a mis sur pied le congrès interdisciplinaire du développement durable en 2015. Le risque de traiter une question complexe, qui demande une approche plus large, avec une seule discipline ou une seule grille, c’est de passer à côté d’une partie de la compréhension et de ne pas pouvoir appréhender complètement le sujet. »

« L’enjeu du développement durable (DD), c’est celui de notre société contemporaine, enchérit Giuseppe Pagano, professeur d’économie politique et vice-recteur de l’UMons. Nous avons besoin de croissance économique pour créer de l’emploi, de la richesse, du bien-être, pour soutenir nos finances publiques. Mais on ne peut pas se contenter même d’une croissance qui serait égalitaire, si elle rend le monde invivable, aujourd’hui ou à terme. La vision holistique est le défi de notre société en conciliant la prospérité, une plus grande égalité et un environnement plus durable. C’est tout à fait normal qu’on en parle avec les étudiants. Ils sont au cœur de ce défi et sont d’ailleurs très sensibles à ce message. »

L’interêt d’une approche « 360 degrés »

Y a-t-il des profs plus réfractaires que d’autres à inclure des aspects de développement durable dans leur cours ? C’est certain que tous ne s’impliquent pas de la même façon. Un jeune ou nouvel enseignant va plus facilement voir l’intérêt d’une vision « à 360 degrés » et l’intégrer dans ses cours qu’un prof dont l’enseignement tourne bien et depuis longtemps. Au-delà de la question de l’âge, vient le clivage entre sciences humaines et sciences exactes. Si les premières surfent sur la vague, les secondes traînent plutôt la patte.

« En sciences humaines et sociales, on a clairement une montée des thématiques sur le développement durable ou l’économie circulaire,explique Pr Hudon. Il y a peut-être désormais un peu plus d’intérêt pour une approche holistique de la part des sciences exactes ou dures. En chimie, par exemple, une réflexion a été lancée sur toute la chaîne durable. Depuis 3-4 ans, on a un peu plus de liens ou de collaborations avec ces disciplines, mais ce sont des réalités très différentes. »

Et d’ajouter, « dans pratiquement toutes les disciplines, il y a quelques professeurs et chercheurs intéressés par cette approche. L’enjeu sera de passer d’une minorité qui réfléchit à ces questions à un groupe plus important. »

Nombreux professeurs assistent d’ailleurs spontanément au conseil du développement durable de l’UMons. Selon le professeur Pagano, qui en est le président, preuve en est de l’intérêt marqué par la communauté universitaire pour ces questions.

« Le développement durable, ce n'est pas une idéologie, c'est un constat de nécessité. »

Par Laetitia Theunis

Quel est, selon vous, l’intérêt de pousser les étudiants, dans le cadre de leur mémoire ou doctorat, à réfléchir et à intégrer, la dimension développement durable?

Les pédagogues montrent à quel point une attitude active dans les apprentissages, permet de les ancrer plus profondément. Si nous pensons que notre système économique et social doit se penser dans une perspective de développement durable, proposer à des jeunes de réaliser un mémoire ou une thèse dans cette perspective assure que ces individus intègrent en profondeur les conséquences de ce changement de paradigme. De plus, les étudiants sont le plus souvent demandeurs de donner du sens à leur travail.

Quel est l'intérêt de l’université à intégrer la dimension développement durable dans l’enseignement ?

L'université devrait être un lieu d'expérimentation, pas seulement technologique mais aussi sociale ou systémique. Comme le dit Rob Hopkins (l’un des pères du mouvement de la transition écologique, NDLR), pendant les 5 années qu'ils vont passer à l'université, les étudiants devront avoir été baignés dans la pointe du progrès pour pouvoir ensuite diffuser les savoirs, les utiliser. Si l'université n'intègre pas le développement durable de manière forte, elle passe à côté de sa mission première : progresser dans la connaissance et dans la diffusion de celle-ci, au bénéfice de la société humaine. N'oublions pas que nous sommes financés par la collectivité et que notre responsabilité est aussi d'aider la collectivité à répondre aux enjeux auxquels elle est confrontée.

Est-ce facile ou pas d'intégrer le regard systémique "à 360°" dans des enseignements qui étaient plutôt "en silo" jusqu'ici ?

Ce n'est pas facile car nous avons été amenés à nous spécialiser et à ne pas prendre le risque de sortir de nos zones de compétences. Mais la réalité nous rattrape et, si la spécialisation reste très utile, elle n'est plus suffisante. Il faut aussi des scientifiques qui osent la transdisciplinarité : à la fois l'ouverture aux autres disciplines mais aussi l'ouverture aux experts de terrain. Sinon, l'Université sera bientôt en retard, enfermée dans sa tour d'ivoire. Il y a va de la pertinence de nos travaux de recherche et de la mise à jour de nos enseignements. Je crois beaucoup dans la mise en œuvre de certains cours "intégrés", reliant les grilles d'analyse et les connaissances pour apprendre à développer une vision panoramique.

Certains professeurs sont convaincus, d'autres moins. Comment ça se passe ?

Le développement durable, ce n'est pas une idéologie, c'est un constat de nécessité. Il est important d'être inclusif, de ne pas créer deux groupes : les pour et les contre. De nombreux collègues sont sincèrement prêts à intégrer ces dimensions dans leurs cours et certains le font déjà. Les étudiants sont demandeurs et interpellent les profs. Je donne cours de développement durable mais j'essaie le plus possible de développer des projets de recherche ou de suivre de projets de mémoire avec des collègues spécialisés (en marketing, en finance, en gestion du changement, en « supply chain »). Le développement durable, ce n'est pas mon pré carré. Et, petit à petit, cela devient l'affaire de tous.