Cours de djembé contre atelier compost: un système pour échanger les savoirs

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Nous possédons chacun des connaissances ou des talents. Fatima apprend la couture à Clothilde, qui initie Pedro à l’utilisation des tableurs informatiques, qui offre à Marie une initiation au djembé. Le tout gratuitement. Au sein des réseaux d’échange de savoirs (RES), ce sont les savoirs échangés qui font office de monnaie. On dit de ce projet qu’il en réciprocité ouverte. C’est-à-dire que chacun est à la fois offreur et demandeur de savoirs, mais sans être obligé de rendre la pareille à la personne de qui on reçoit.

Valoriser les personnes

A Verviers, les personnes intéressées pour rejoindre RESonances (Réseau d’échanges réciproques de savoirs) s’inscrivent auprès de Stephany Oury, responsable de ce projet au sein de l’ASBL La Belle Diversité. « Lors de cette première rencontre, j’explique ce qu’est le RES, je vois si cela correspond à ce que la personne souhaite et je valide l’inscription. Si certaines personnes identifient facilement les savoirs dont elles disposent, d’autres ne voient pas ce qu’elles ont à offrir à la communauté. Je fais alors un travail de valorisation des savoirs de ces personnes pour qu’elles en prennent conscience. » Et qu’elles prennent confiances en elles.

Stephany Oury, responsable du projet RESonances au sein de l’ASBL La Belle diversité.
Stephany Oury, responsable du projet RESonances au sein de l’ASBL La Belle diversité.

Au sein des RES, il n’y a ni petit savoir ni connaissance supérieure. Tous les savoirs sont mis sur un pied d’égalité, qu’il s’agisse d’expérience de vie comme le fait d’être maman d’une famille nombreuse, ou de savoir-faire comme coudre un bouton. « On ne hiérarchise pas les savoirs, on ne hiérarchise donc pas les personnes non plus. Connaître la comptabilité par partie double n’a ni plus ni moins de valeur que de savoir changer une roue de voiture. »

Et d’ajouter : « L’idée de base, c’est de favoriser les rencontres interculturelles et intergénérationnelles entre Verviétois. » Le projet est ouvert à tous sans aucune distinction d’âge ou de culture. Adultes, mineurs d’âge, travailleurs, chômeurs, pensionnés, personnes arrivées sur le territoire depuis peu et pour qui le français est une langue étrangère, tous échangent entre eux quelques-uns de leurs talents personnels.

Balade, lombricompost, massage ou néerlandais

Chacun doit spécifier les savoirs qu’il se sent capable de transmettre aux autres et ceux qu’il aimerait recevoir. Par exemple, « je sais jouer du djembé et je peux donner gratuitement une session d’initiation collective par semaine. En retour, j’aimerais avoir un soutien en compostage, je ne sais pas comment m’y prendre avec les déchets organiques au jardin et ça devient embêtant. »

Lorsque l’on consulte les offres et les demandes sur le site internet (1), force est de constater que l’offre est très variée. « C’est le reflet de la richesse de la diversité verviétoise », sourit Stephany Oury. On y trouve des cours de français, de néerlandais, d’anglais, d’arabe ou d’espagnol ainsi que des ateliers de cuisine italienne, indienne et congolaise. Mais aussi des échanges d’astuces et de bonnes pratiques comme apprendre à faire son vinaigre soi-même. Certains proposent également des balades pour dénicher les plantes sauvages comestibles et apprendre à les cuisiner, des ateliers pour lever le voile sur le mystère entourant le lombricompost ou d’initiation aux techniques de massage.

Stephany Oury poursuit : « Mon travail consiste ensuite à mettre en contact les demandeurs et les offreurs de savoirs. C’est pourquoi, au moment de l’inscription je questionne sur les disponibilités des personnes. Ont-elles tout le matériel nécessaire pour transmettre leur savoir ou pour faire l’apprentissage d’un nouveau savoir ? Leur est-il possible de se rencontrer dans les locaux de la Belle Diversité ? Imaginons que leurs disponibilités horaires se cantonnent au dimanche, on explore la possibilité d’autres lieux de rencontre : est-ce que la personne accepte de recevoir chez elle pour donner un apprentissage ou pour recevoir un savoir ? Etc. »

Se débrouiller pour la matière première

Quid du coût des matières premières nécessaires aux activités ? « L’ASBL ne va payer les pelotes de laine pour un atelier tricots. Les participants doivent se débrouiller. Soit ils en achètent collectivement et divisent les coûts, soit ils font appel au réseau pour trouver des pelotes à donner. C’est négocié entre l’offreur, le demandeur et l’animateur. »

Y a t-il des personnes qui abusent de la générosité des autres ? Cela ne s’est pas encore vu depuis les trois ans d’existence du projet, soutenu par le plan de cohésion sociale de la Ville de Verviers. Ce bon comportement est associé à l’acceptation, à l’inscription, d’une charte expliquant le fonctionnement des RES. « Cela permet de respecter le cadre. »

Par ailleurs, après chaque session d’échange de savoirs, un debriefing est organisé. « Quand un échange de savoir est ponctuel, un contact téléphonique juste après la rencontre me permet de savoir comment ça s’est passé. Si l’échange de savoirs dure dans le temps, par exemple un atelier tricot toutes les semaines de janvier à mars, alors il y a des moments avec moi : on fait le point, on voit ce qu’il faut améliorer, ce que ça a apporté à l’offreur, au demandeur, à l’association ; on identifie également ce qui n’a pas comblé les attentes. »

(1) www.labellediversite.be/resonances/

Les RES, mode d’emploi

Par L.Th.

Une petite vingtaine en Belgique francophone

La Belgique francophone compte un peu moins d’une vingtaine de Réseaux d’échange réciproque de savoir (6 à Bruxelles, une bonne dizaine en Wallonie). Pour en trouver un près de chez vous, rendez-vous sur la cartographie du site du réseau des consommateurs responsables www.asblrcr.be/carto. Il suffit de cliquer sur la localisation choisie pour obtenir les coordonnées de l’animateur local.

Pas un SEL

Dans le réseau d’échange de savoirs, il n’y a pas de comptabilisation horaires des savoirs offerts ou reçus. Il n’est donc pas question de donner une heure de rattrapage en mathématiques contre une heure d’aide au jardin. C’est là une différence majeure avec les SEL, systèmes d’échange local. Au SEL Coup de Pouce de Villers-la-Ville, par exemple, une heure de tonte de pelouse ou de tapissage de la chambre du petit dernier vaut un « bon’heure ». Quelles que soient la nature du service et les compétences de la personne qui l’a rendu, une heure prestée vaut toujours un bon’heure. Dans les SEL – tout comme dans les RES –, il ne s’agit pas de troc, pas d’un donné pour un rendu envers la même personne. Le système est multilatéral. « Dans le SEL, la réciprocité se fait, non pas avec la personne qui nous a donné, mais avec toute la communauté », explique l’ASBL SEL, qui chapeaute ce mouvement en Belgique.

Né d’une expérience scolaire

Les réseaux d’échange réciproque de savoir sont nés en France dans les années 70. Une enseignante, Claire Héber-Suffrin, se rend compte que chacun de ses élèves détient des savoirs et des savoir-faire non reconnus par l’école. Elle change alors sa façon d’enseigner pour s’appuyer sur leurs connaissances. En permettant aux enfants de transmettre leurs savoirs à la classe, ils prennent conscience de leurs capacités et se retrouvent tous en situation de réussite, même ceux qui étaient en difficulté. Cette expérience scolaire a ensuite été étendue à d’autres milieux. Aujourd’hui, il y en a des dizaines dans toute la France, et le mouvement s’est étendu aux pays proches.